La pastorale érotique d’Anne Bert

décembre 21st, 2011 by Joseph Vebret

Ce petit roman (par la taille) trainait depuis quelques semaines dans la pile de gauche de mon bureau, celle des lectures en retard. Je le considérais, le soupesais, le feuilletais parfois, mais finissais par le reposer, toujours au sommet de cet équilibre improbable qui menace de choir à la moindre occasion. Pour tout dire, j’ai longuement hésité avant de le lire. Je me méfie toujours des romans dits érotiques qui, bien souvent, ne sont qu’une succession de clichés, de déjà vu, de convenu : de furieuses fellations, de profondes pénétrations, des orgasmes dévastateurs, des hommes très bien montés et les femmes toujours offertes. Ajoutez un plombier nu sous son bleu de travail, des infirmières à gros seins, deux ou trois scènes de femmes entre elles, une partouze, une soirée sado-maso et le tour est joué…

L’érotisme est un art difficile, dans la vie comme dans les livres. Un geste déplacé, un mot mal placé, et le fragile édifice s’écroule instantanément. À l’heure d’internet et de la multitude de sites pornographiques en accès direct, la littérature érotique fait figure de résistante. Là où la première donne dans la facilité, la seconde se doit d’être exigeante. Ne serait-ce que par respect vis-à-vis des auteurs qui bravèrent la censure et payèrent parfois de leur vie la transgression de l’ordre moral, respect aussi vis-à-vis de ceux qui ont donné ses lettres de noblesse à ce genre littéraire.
Donc je le devinais, je le savais là. J’avais peur d’être déçu. Finalement je l’ai lu ; d’une traite. Lire la suite »

Emmanuel Carrère et la vie rêvée de l’aventurier

décembre 13th, 2011 by Joseph Vebret

Il trainait le jour avec Jean-Edern Hallier, Marc-Édouard Nabe ou Philippe Muray, des polémistes redoutables et redoutés, avant de finir ses nuits au Palace, il publiait des livres sulfureux aux titres provocateurs (Journal d’un raté ou Le Poète russe préfère les grands nègres, pour n’en citer que deux) qui faisaient évidemment scandale et s’habillait d’une veste d’officier de l’Armée rouge, histoire de ne pas passer inaperçu. Le mur de Berlin symbolisait encore la Guerre froide. C’était la grande époque d’Apostrophe, rendez-vous incontournable, et des nuits blanches de Thierry Ardisson. La littérature tenait alors le haut du pavé et suscitait débats, polémiques et controverse.

« Les premières années de son séjour à Paris ont été, je pense, les plus heureuses de sa vie. Il avait échappé de justesse à la misère et à l’anonymat. La parution du Poète russe, puis du Journal d’un raté, avait fait de lui une petite star, et cela dans un milieu qui lui plaisait: moins celui de l’édition et de la presse littéraire sérieuses que celui des jeunes gens à la mode qui ont tout de suite adoré sa dégaine, son français maladroit et ses propos tranquillement provocateurs. Des blagues cruelles sur Soljenitsyne, des toasts à Staline, c’était exactement ce qu’on avait envie d’entendre à une époque et dans un milieu qui, ayant enterré à la fois la ferveur politique et la niaiserie baba, ne juraient plus que par le cynisme, le désenchantement, la frivolité glacée. Même vestimentairement, le style soviétique avait la faveur des post-punks, qui raffolaient des grosses lunettes d’écaille façon Politburo, des insignes du Komsomol, des photos de Brejnev embrassant sur la bouche Honecker – et Limonov a été éberlué, puis ému, de voir aux pieds d’une jeune styliste hyper-branchée des bottines de plastique à boutons-pression exactement semblables à celles que portait sa mère, à Kharkov, au début des années cinquante. »

D’aucun voyaient en Limonov le Jack London soviétique, lui-même se présentait comme «le Johnny Rotten de la littérature». D’ailleurs «Limonov» est un pseudonyme : tiré du mot russe limon, qui signifie «citron» et, par dérivation métaphorique, «grenade». Tout un programme. Lire la suite »