De la librairie à la scène

Retour de Genève où se joue En absence jusqu’à fin avril. Étrange sensation que de voir évoluer “ses” personnages sur une scène de théâtre. Ils prennent vie dès le lever de rideau pour se matérialiser quatre-vingt-dix minutes durant… Un choc, même si je m’y étais préparé. En absence est paru le 15 février 2005. Trois années entre la rédaction de la première ligne et la publication. Puis trois années encore entre la librairie et la scène. L’écriture est la culture de l’attente, l’école de la patience. Le metteur en scène Alain Carré, que je ne connaissais pas, m’avait contacté par mail en avril 2007. Sur les conseils d’une de ses amies écrivain, Danusza Bythiewski, d’ailleurs présente lors de la première, il s’était procuré la pièce et envisageait de la créer dans un petit théâtre suisse dont il est co-directeur, le Crève-coeur à Cologny, sur les hauteurs de Genève. Nous nous sommes rencontrés un mois plus tard au Flore, lors d’un de ses passages à Paris. Le courant est vite passé. Des scènes demandaient à être retravaillées, pour réduire notamment la durée de la pièce qui, à la base, s’étale sur plus de trois heures. Estimant que le metteur en scène est l’auteur de sa création sur le fondement d’une autre création, je me suis contenté de relire l’adaptation, pour la valider, sans rien toucher à l’excellente approche d’Alain Carré qui a ramené le texte à une heure trente en retranchant des digressions et un certain nombre d’éléments dont le retrait ne change rien à l’action. Un travail précis, chirurgical, qui accélère le rythme, pour en arriver à la quintessence du texte et des répliques. Le résultat est à la hauteur de mes espérances : une version écrite pouvant se lire comme un roman - j’avais tenté de faire en sorte que de par la forme et le fond on en oublie le genre au profit d’une lecture linéaire - et une version jouée, très théâtrale, moins littéraire, mais plus ancrée dans la dramaturgie et la psychologie du personnage principal.
Au départ, ce texte s’inscrivait dans une double démarche. Réaliser une sorte de charnière entre le premier roman (Le souffre-plaisir) et le deuxième alors en réflexion (Car la nuit sera blanche et noire), tout en inscrivant l’ensemble dans une même recherche : le statut de l’écrivain et le rôle de l’écriture. Afin que le second ne soit pas précisément le prolongement du premier, ni un remake et encore moins une version corrigée et augmentée, j’ai dans le même temps entrepris l’écriture de cette pièce, mettant en scène un écrivain odieux, de ceux qui ne se posent jamais de question sur leur démarche, un de ces fonctionnaires du verbe, obtus, borné et avide de reconnaissance ; Pierre Costals, le talent en moins, l’arrogance ridicule en plus… Une parenthèse nécessaire, sorte de laboratoire qui brasse plusieurs concepts susceptibles d’être développés par la suite. Et au final, une fois paru le prochain roman, un genre de triptyque autour de l’écriture et la fin d’une seconde parenthèse.
Le soir de la première, je n’ai pas apprécié toutes les nuances de la mise en scène : j’étais sur mes gardes, dans l’anticipation du texte et des répliques, curieux de savoir comment serait jouée telle ou telle scène, angoissé aussi. Pour la deuxième, je suis resté en coulisse, attentif à la musicalité du texte et aux réactions du public. Je me suis promené dans les rues de Genève lors de la troisième. Ce n’est qu’au quatrième soir, le samedi, que je me suis installé dans la salle, au troisième rang, comme n’importe quel autre spectateur et que je me suis laissé conduire par le jeu des acteurs, Alain Carré et Céline Alexandre.
Plus intéressant encore, les conversations avec le public, dans le prolongement de la soirée, très différentes d’avec les lecteurs d’un roman : là, il n’est plus question de style, d’inspiration, d’influences littéraires, ni même de littérature, mais de psychologie des personnages et de pertinence des dialogues, de mise en situation et de réactivité. Parce qu’en définitive, un roman est gravé dans le marbre et n’évolue plus, que par la seule magie de ses lecteurs lorsqu’ils plaquent leur propre imaginaire sur les mots de l’auteur. Le théâtre est plus ouvert, plus évolutif : chaque metteur en scène apporte son adaptation, sa tonalité, sa couleur. Si bien qu’au final, sans pour autant trahir l’auteur, un même texte peut avoir plusieurs vies.

[Photos © JV. Avril 2008 - À la caisse de la librairie Descombes. Dans les rues, au bord du lac.]

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