Avancer pas à pas

Rencontre avec Alexandre Jardin au bar d’un hôtel rue des Saints-Pères, près des éditions Grasset. Autant je n’ai jamais accroché à sa littérature sentimentale, autant sa période « biographie familiale » m’a intéressé.  Plus Le Roman des Jardin, que Chaque femme est un roman (Grasset, 300 p.) qui vient de paraître. Peut-être parce qu’il y est moins question d’écrivains. Mais le style s’affirme, se densifie, se pose. Alexandre Jardin quitte enfin ses oripeaux d’adolescent romantique attardé. Il progresse par périodes : l’acte I, les écrits de jeunesse, l’acte II, les écrits indispensables, ceux qu’il convient d’achever avant de passer à l’acte III, le temps de la maturité de l’écrivain : « Au fond, il y avait trois livres que j’avais vraiment envie d’écrire, mon Château de ma mère, mon Temps des secrets et ma Gloire de mon père. Maintenant, c’est terminé ; je n’ai plus rien à faire sur ce territoire. Après avoir sincèrement exploré le territoire que l’on avait envie d’explorer, arrive toujours le moment où l’on a brûlé le terrain. Après, soit on s’arrête soit on change de terrain. » Au risque de tous les risques, notamment de désorienter son lectorat ou de s’engager dans une mauvaise direction. Mais n’est-ce pas aussi la règle du jeu (du « je ») ? Se remettre en cause pour se régénérer ?
Dix ans se sont écoulés entre mon premier roman, Le souffre-plaisir et celui que je viens de terminer, Car la nuit sera blanche et noire, avec, dans l’intervalle, une pièce de théâtre, En absence. Dix ans déjà. La vie, bien sûr, et ses contraintes, ses obligations, le quotidien à gérer… L’envie aussi, et le besoin, de prendre mon temps, de laisser murir puis décanter, d’avancer pas à pas.
C’est ainsi que le lecteur attentif trouvera des similitudes entre ces trois textes, indépendants l’un de l’autre, mais qui finalement forment un tout, une période, un acte. Personnages récurrents, situations, voire dialogues, identiques, mais développés ou remodelés, autres angles de vision sans pour autant tomber dans le remake… Tentation d’abord, dans un premier temps, de rédiger une suite au roman, mais pouvant se lire indépendamment. Idée vite abandonnée. Frustration ensuite, avec le temps, le vécu, de n’avoir poussé plus loin certaines situations ou affiné la psychologie de certains personnages. Désir enfin d’aborder des thèmes de recherche personnelle liés à l’écriture, l’acte d’écrire, la frontière chez l’écrivain entre la réalité et l’imaginaire, le pouvoir de la fiction, etc.
Puis passer à autre chose, l’acte II, partir explorer de nouveaux territoires comme le dit si bien Jardin ; même si au final nous écrivons inlassablement le même livre.

[Photo © Louis Monier]

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