Catherine, veuve Robbe-Grillet

J’ai traîné l’autre soir ma vieille carcasse jusqu’au Quartier Latin, pour « assister à un cocktail », selon la formule consacrée, en l’honneur des auteurs d’une biographie très « bien reçue par la critique », autre formule consacrée… Surtout pour sortir un peu de ma tanière et constater de visu et in situ que Paris est toujours aussi embouteillée, qu’il est toujours aussi difficile de se garer, et surtout que j’ai encore oublié changer les balais des essuie-glaces de ma voiture. J’ai sagement écouté les uns et les autres parler des auteurs, mais surtout du personnage central de l’ouvrage pour lequel nous étions conviés, grignoté moult cacahuètes, et discuté avec quelques lecteurs qui hantent les mêmes revues que moi, dont celle-ci d’ailleurs. Paris est un village.
Il y a quelque chose d’assez effrayant à mettre des visages sur des lecteurs, même si au final on écrit pour les autres. Dès lors que le regard n’est plus anonyme, le rapport à l’exhibitionnisme n’est plus le même. Écrire, qui est plus qu’une manie solitaire, devient alors un acte délibérément impudique. Écrire, c’est se vautrer dans la fuite d’une réalité vers laquelle nous sommes sans cesse ramenés. Le « contact » normal avec le lecteur se fait par un intermédiaire, le livre en général, des pages reliées entre elles, mais aussi l’écran du net ou de la télévision, la radio également. Le face à face est déstabilisateur, c’est presque une mise à nu après la mise en danger. Il n’y a plus l’envoûtement de l’imaginaire, du fantasme, du rêve, le propre de l’écrivain, cet univers dans lequel il se réfugie. C’est la réalité à l’état pur. Celle dont il cherche à se protéger. En écrivant d’ailleurs. Le serpent se mord la queue…

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[In La presse Littéraire 14 - Mars/avril/mai 2008. Photo © Louis Monier]

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