Attendre…

Comme après une chute de cheval : il convient d’aussitôt se remettre en selle au risque de trop attendre, hésiter et finalement prendre peur… C’est pourquoi j’ai commencé un nouveau roman sitôt terminé celui sur lequel je travaille depuis plus de quatre ans, dans la foulée, la continuité, ces heures que je consacre chaque matin à l’écriture, ne serait-ce que la prise de notes, voir quelques idées jetées dans mes carnets, pour ne pas rater ce sacro-saint rendez-vous matinal.
Parce que depuis que j’ai mis un point final au manuscrit - ce moment où l’on considère qu’il peut être lu par un autre que soi, notamment des éditeurs -, je suis partagé entre des états d’âme additifs ou exclusifs.
Un vide d’abord, comme un manque consécutif au changement brutal de rythme, notamment ces trois derniers mois durant lesquels j’ai consacré plus de six heures par jour au manuscrit, où tout devient prétexte à idée, dialogue, description, digression, un mot, une image, un livre, une conversation entre amis, les sens en éveil, plus inconsciemment que sciemment, comme Édouard à madame Sophroniska dans Les faux-monnayeurs ? « Depuis plus d’un an que j’y travaille, il ne m’arrive rien que je n’y verse, et que je n’y veuille faire entrer : ce que je crois, ce que je sais, tout ce que m’apprend la vie des autres et la mienne. » Ou comme Richard Millet dans Harcèlement littéraire, ses entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille : « Qu’en est-il du vivant quand on passe son temps à écrire ? Est-ce au détriment du vivant, ou est-ce une autre manière d’atteindre le vivant ? Est-ce une manière de le fuir ? Tant d’années après avoir commencé à écrire, je me pose encore ces questions-là. Je n’ai pas de réponse, je n’en aurai jamais, sauf si j’arrête d’écrire pour faire autre chose [...]. On ne refuse pas exactement la vie ; on la tient à distance, dans le demi-sommeil de la raison qui engendre ses monstres singuliers : les personnages, qu’on détache de leur nuit pour les exposer à la folie du jour. Écrire, c’est vivre dans cette distance, intenable de façon prolongée et exclusive. » C’est cela, très précisément : écrire revient à mourir au monde pour y renaître : (re)construit, régénéré, différent…
Et plus le temps passe plus le texte me semble faible, pauvre, inintéressant, impubliable. La tentation de le reprendre est grande, mais je n’en fais rien, je laisse reposer, macérer, décanter. J’en ai un exemplaire relié, posé sagement sur le bord de ma table de travail ; je le considère de temps en temps, mais me refuse à l’ouvrir. Trop tôt. Dans M.D. de Yann Andréa, Marguerite Duras parle d’un manuscrit achevé - La maladie de la mort : « Je sais que c’est un livre, je crois aussi que c’est autre chose qu’un livre, que c’est autrement qu’un livre, je sais qu’un livre ce n’est plus seulement un livre désormais, que désormais dans un livre il faut qu’il y ait plus qu’à lire et que l’on doit se résigner à ne pas savoir quoi. »
Je l’ai transmis à quelques éditeurs, en fonction d’affinités avec des auteurs de leur catalogue ou en adéquation avec mon type d’écriture. Le manuscrit doit se trouver aujourd’hui plus ou moins bien placé sur la pile des textes à lire. Peut-être le feront-ils eux-mêmes, ou un lecteur extérieur, voir même un stagiaire ; c’est la règle du jeu. Mais reste qu’un livre, quel qu’il soit, est un travail d’équipe dans lequel l’éditeur a toute sa place, de par son savoir-faire, sa connaissance du milieu et le regard extérieur indispensable pour suggérer les modifications qui ne pourront qu’améliorer le travail de l’auteur.
Attendre donc, même si c’est difficile, limite insupportable. Se remettre en selle, prendre des notes, commencer un nouveau carnet noir, écrire, autre chose, différent, à la troisième personne cette fois, un récit nerveux, plus court, peu de dialogues ou de descriptions, privilégier l’histoire alors que dans le roman achevé elle n’était qu’un fil conducteur, un squelette en filigrane, au profit d’un autre niveau de lecture au travers de digressions, notamment sur l’écriture.

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