Drieu mis à nu

La part d’autobiographie dans l’œuvre de Drieu la Rochelle est immense. À tel point qu’il est quasi impossible de séparer l’homme de l’œuvre : on le retrouve dans ses romans, à peine dissimulé derrière certains de ses personnages, ses fêlures et ses contradictions, paradoxal, exhibitionniste et pudique à la fois, laissant transpirer son mal-être, ses doutes quant à sa virilité, ses certitudes quant au tragique de la vie ; ces sentiments qui au final construisent un homme.
Notes pour un roman sur la sexualité (Gallimard), que publie Julien Hervier, fin connaisseur de Drieu, propose quelques dizaines de feuillets jusqu’alors inédits, rédigés en 1942-1943 dans l’optique d’un futur roman, voire de mémoires que Drieu sait par avance qu’il ne pourra mener à leur terme, sa décision de se supprimer étant déjà prise. Vingt-cinq feuillets dactylographiés, sorte de chaînon manquant dans une biographie virtuelle constituée de tous ses écrits mis bout à bout, quelques feuillets qui, associés au Journal et à la part autobiographique de ses romans, permettent à Drieu de « couvrir la totalité de sa vie sans laisser de “blanc” ». D’où l’intérêt de publier ce texte dès lors que la sexualité de Drieu occupe une place prépondérante dans sa vie comme dans son oeuvre. (Lire à ce sujet sur BiblObsDrieu la Rochelle, entre contradictions et exhibition)
Certains y verront une espèce de voyeurisme malsain, voir même une démarche marketing d’éditeur soucieux d’écouler une production. Sur son blog, Lise-Marie Jaillant reste dubitative : « Je suis moins convaincue par l’inédit qui vient de sortir chez Gallimard : qui a envie de connaître la sex life de son écrivain favori ? » La question est pertinente. La démarche de l’éditeur est parfaitement légitime dès lors que l’auteur lui-même s’est interrogé sur sa sexualité et ses interactions avec son œuvre et son univers romanesque. Car, au-delà de sa sexualité en particulier ou de ses turpitudes en général, la vraie question qui mérite d’être posée est de tenter de savoir par quelle magie, quel miracle, un écrivain réussit ce prodige que de transmuter le réel et l’imaginaire. Le travail, sans cesse sur le métier l’ouvrage renouvelé ? Le style, le talent, la sincérité, la monstruosité, l’éthique… ? Certes. Mais cela ne suffit toujours pas. Il y a la grâce, le génie, sûrement, mais qui sait peut-être aussi, comme le disait Gide, « cette part d’inconscient que je voudrais appeler la part de Dieu »… Cette part de l’intime, du vécu, du ressenti, du moi, de la descente aux enfers autant que de la clairvoyance, l’œil du romancier qui voit et donne à voir l’invisible ; et cette impérieuse nécessité d’écrire qui est à la fois une souffrance et sa sublimation. Et tout cela me conforte dans l’idée que pour apprécier un écrivain à sa juste valeur, comprendre son génie et s’en imprégner, lire entre ses mots pour s’aider à vivre, il ne suffit pas de fouiller son œuvre de fond en comble, mais sa vie aussi, au plus profond de l’intime. Trouver ce qu’il a puisé en lui, analyser ces tripes qu’il a arrachées pour les poser sur sa table de travail, entre les feuillets noircis des mots de sa pensée. Plus qu’une leçon d’anatomie, c’est à une dissection qu’il nous faut procéder. Car, comme l’écrivait si justement Cioran dans Écartèlement : « Malheur au livre qu’on peut lire sans s’interroger tout le temps sur l’auteur ! »

[Photo © Roger-Viollet/Encyclopædia Britannica - Pierre Drieu la Rochelle en 1934.]

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