Une secrète alchimie
Je ne sais pas pour les autres auteurs de théâtre - j’en fréquente peu et nous parlons plus d’écriture que de mise en scène, chacun son rôle et son domaine -, mais, avec le recul, revoyant des extraits d’En absence mis en scène par Alain Carré, je mesure l’écart entre les scènes que je visualisais en écrivant ce texte et le résultat concret sur scène. Je pense que nous, auteurs, sommes tous les mêmes, qu’il nous faut plaquer les répliques dans la bouche d’acteurs connus et appréciés qui ressemblent de près ou de loin à l’image que l’on se fait de ses personnages.
Je me dois d’avouer que pour l’écrivain odieux, j’imaginais un Pierre Vaneck sombre, soupe au lait, susceptible, cassant… Pour l’inconnue, je voyais bien une comédienne un peu froide, distante, dotée d’un flegme tout britannique, confrontée à ce monstre d’égoïsme, genre Kristin Scott Thomas…
Mais je dois me rendre à l’évidence : Alain Carré et Céline Alexandre incarnent parfaitement mes personnages. Le premier, à une ou deux exceptions dictées par le texte, reste constamment dans une théâtralité qui sied à ce type d’individu imbu de lui-même, grandiloquent en toutes circonstances, méprisant, puant ; la seconde campe une fausse ingénue, tout en finesse, l’air de rien, mais déterminée. La mise en scène, basée sur une adaptation nerveuse du texte initial, y est pour beaucoup.
Là où j’envisageais une atmosphère lourde, pesante, faite de silences, de longs monologues, de répliques parfois chuchotées, Alain Carré a pris le parti d’osciller entre gravité et légèreté, jouant certaines répliques sur le ton de l’humour ou de la dérision, autant de respirations qui mettent davantage en relief la psychologie des personnages et le déroulé de l’action.
L’écrivain ne sait jamais - ou de façon très parcellaire - comment le lecteur lit son livre, ce qu’il y trouve, ce qu’il y voit, les images qu’il visualise. En revanche, au théâtre, regardant vivre ses personnages, il mesure la distance entre ce qu’il a voulu exprimer et ce qu’en a fait le metteur en scène, de par ses choix et avec la complicité des comédiens. Plus cette frontière est ténue, plus s’opère une secrète alchimie entre un auteur et un metteur en scène, entre un texte et une adaptation, une écriture et une lecture, une parole et une image. L’adaptation, la mise en scène et le jeu d’Alain Carré, accompagné de Céline Alexandre, sont en parfaite adéquation avec la pièce telle que je l’ai conçue et voulue. Qu’ils en soient félicités et remerciés.

