En absence – extrait

PREMIER TABLEAU
L’homme & la femme

La nuit, dans une grande pièce où règne un indescriptible désordre : à droite, une table de style ancien ; au centre, une armoire normande ; à gauche, un grand canapé recouvert d’un tissu sombre et une porte. Derrière la table, une fenêtre. La pièce est éclairée par les lumières de la rue provenant de la fenêtre, une lampe à abat-jour sur la table de travail et une autre à gauche du canapé, mais qui laisse le tiers droit dans la pénombre. Un homme d’une cinquantaine d’années travaille, assis à la table. Il écrit. Il est vêtu d’une robe de chambre un peu démodée, en imitation toile de Jouy aux motifs criards.
 Le téléphone sonne. L’homme sursaute. Mais il ne réagit pas. Il continue à écrire. 
Cinq sonneries puis de nouveau le silence. Quelques secondes plus tard la sonnerie retentit de nouveau. L’homme pose très nerveusement son stylo, attend un peu, puis se lève à la recherche laborieuse du combiné sans fil qu’il trouve enfin dissimulé sous des journaux ouverts sur le canapé.
 Il répond d’une voix cassante tout en retournant vers sa table de travail.

L’HOMME. - Allô ! Ah, c’est toi… Oui, c’est moi… Qui voudrais-tu que ce soit ? Oui je travaille… Non je n’ai pas oublié, mais je n’aurai pas le temps de passer… Non, n’insiste pas, pas ce soir… Non, nous n’avions rien prévu : c’est toi qui avais décidé ! (Un temps.) S’il te plaît, sois gentille, n’insiste pas… Comment je n’ai jamais le temps ? Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? Non tu ne peux pas venir, je te répète que j’ai du travail… Oui, je sais, c’est le réveillon de fin d’année. Et quelle importance ? Ce n’est qu’une date, rien d’autre… Mais si, je suis seul… Mais non, je ne m’énerve pas… Écoute, il est presque minuit et j’en ai encore pour plus de trois heures…
Il regarde sa montre.
L’HOMME. - D’accord, il n’est que onze heures quarante-cinq, qu’est-ce que ça change… ?
Il s’assoit sur le bord de la table basse.
L’HOMME. - Non, même si tu restes assise sur le canapé, même sans bouger et même sans parler, je n’ai pas envie de te voir… Bon, allez, je raccroche, je n’ai pas que ça à faire… Mais quand donc comprendras-tu que mes priorités sont loin des tiennes ? Je ne supporte pas la futilité de tes amis et de ces fêtes incessantes… J’ai une œuvre à accomplir, moi… ! Non, je ne suis pas prétentieux… (Un temps.) Et puis merde ! Salut !
L’homme raccroche, soupire profondément et retourne à sa table de travail. Il écrit, rature, peste, froisse plusieurs feuilles de papier qu’il jette à terre. Le téléphone sonne à nouveau mais il ne répond pas.
 Quelques minutes s’écoulent puis on frappe. Il se lève brusquement et se dirige vers la porte qu’il ouvre à la volée.
L’HOMME. - Mais c’est incroyable ! Je croyais t’avoir dit…
Il recule de quelques pas.
L’HOMME. - Pardonnez-moi…
Entre une belle femme d’une trentaine d’années en tailleur sombre, chemisier blanc. Posément. L’homme s’écarte pour la laisser passer. Elle fait le tour de la pièce tandis qu’il referme lentement la porte. Puis elle se tourne vers lui.
LA FEMME. - Vous attendiez quelqu’un…
Sa voix est calme, douce, presque condescendante.
L’HOMME. - Oui… Enfin, non…
LA FEMME. - Ce n’est pas une question, c’est une affirmation. Elle ne viendra pas ce soir. D’ailleurs, elle ne viendra plus…
L’HOMME. - Qui ?
LA FEMME. - Celle que vous pensiez trouver derrière cette porte, celle qui vient de vous téléphoner…
L’HOMME. - Je n’attends personne. Et d’abord, qui êtes-vous ?
La jeune femme empile les livres et les documents qui jonchent le canapé, les pose sur le côté et s’installe confortablement. Il la regarde faire sans réagir.
LA FEMME. - Auriez-vous l’amabilité de m’offrir quelque chose à boire ? Un homme comme vous doit sûrement avoir en permanence une bouteille de Champagne au frais, un pur malt ou un très vieux Bourbon…
L’HOMME. - Mais faites donc comme chez vous…
L’inconnue reste impassible. Elle regarde autour d’elle, fouille dans son sac, sort un étui et allume calmement une cigarette.
 L’homme a toujours la poignée de la porte dans la main, incrédule. Il hausse progressivement le ton.
L’HOMME. - Que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?
LA FEMME. - Calmez-vous, je ne fais que passer, ce ne sera pas long. C’est une chic fille, dommage que vous la perdiez.
L’HOMME. - Mais de qui parlez-vous ?
LA FEMME. - De celle qui vous a appelé tout à l’heure, juste avant mon arrivée. Votre conquête du moment…
L’HOMME. - Vous la connaissez ? C’est une amie à vous ?
LA FEMME. - Non.
L’HOMME. - Ah, j’y suis, c’est elle qui vous envoie pour me parler, pour tenter d’arranger les choses entre nous… Ces gamineries sont ridicules. Maintenant sortez !
LA FEMME. - C’est vous qui êtes ridicule de vous mettre dans un état pareil…
L’HOMME. - Alors vous êtes sa sœur ? Et qui sait, peut-être même son amante… (Il éclate de rire.) Si c’est pour me provoquer en duel, chère madame, je vous le dis tout net : je vous la laisse. D’ailleurs elle m’agace.
LA FEMME. - Toujours ce vieux fantasme récurrent. Décidément, avec vous les hommes nous n’en sortirons jamais! Je boirais bien un verre…
L’HOMME. - Bon, ça suffit, j’ai du travail; il est près de minuit.
LA FEMME. - Ce ne sera plus la peine…
L’HOMME. - Les plaisanteries les plus courtes… Vous connaissez la suite. Alors vous allez être gentille: vous partez ou je vous mets dehors.
LA FEMME. - Du calme, du calme. Nous avons à parler…
L’HOMME. - Mais je n’ai rien à vous dire, madame. Je ne vous connais pas, vous débarquez chez moi en pleine nuit, vous vous installez comme si de rien n’était et vous voudriez que je sois calme. Écoutez-moi, chère madame…
(Un temps durant lequel il la regarde des pieds à la tête.) Au fait, madame ou mademoiselle ?
LA FEMME. - Cela n’a aucune importance. Et rassurez-vous, je ne suis ni une représentante de commerce ni une admiratrice en mal de sensations fortes. Sachez d’emblée que je suis totalement insensible à votre charme, si tant est que vous en ayez.
L’HOMME. - Si c’est pour m’insulter… D’abord, quel est votre nom  ?
LA FEMME. - Mon nom ne vous dirait rien. (Un temps.) Et pourtant, nous nous connaissons depuis si longtemps…
Il se plante devant elle, la regarde longuement et fixement.
L’HOMME. - Je n’en ai pas le moindre souvenir.
LA FEMME. - C’est tout à fait normal.
Il se penche, lui agrippe le bras et l’entraîne fermement vers la porte.
L’HOMME. - Sortez immédiatement !
Le téléphone sonne. Il lâche l’inconnue pour répondre.
L’HOMME. - Allô. Oui c’est moi et visiblement c’est encore toi. Comment ? Mais si, je suis seul… Seul ! Tu comprends le français ?
Il raccroche brutalement, va à l’armoire, l’ouvre, se sert un verre d’alcool et va regarder par lu fenêtre. Il tourne le dos à l’inconnue qui ne cesse de l’observer.
LA FEMME. - Et moi ? Vous manquez singulièrement d’éducation. Sans parler de cette jeune femme avec laquelle je vous trouve…
L’HOMME. - Ah ! vous, écoutez ! Cela ne vous regarde pas. Vous déboulez dans ma vie comme si elle vous concernait…
LA FEMME. - Elle me concerne plus que vous ne pourriez l’imaginer.
Elle se lève, ouvre l’armoire et se sert à son tour un verre de whisky puis se réinstalle sur le canapé, jambes croisées, très confortablement. Elle fait tourner son verre, savourant des yeux le liquide ambré.
L’HOMME. - Faites comme si je n’étais pas là, ne vous dérangez surtout pas pour moi, prenez toutes vos aises.
LA FEMME. - Je connais vos moindres habitudes depuis l’instant de votre naissance. Alors, après tout ce temps, vous pensez…
Elle montre son verre à l’homme qui est toujours de dos.
LA FEMME. - Vous permettez ?
L’HOMME, sans se retourner. - Non.
LA FEMME. - Tant pis pour vous, je le bois quand même. (Elle trempe ses lèvres dans le verre.) J’aurais préféré ce Bourbon que vous achetiez à Londres il y a une dizaine d’années. Mais bon, ne soyons pas trop exigeants.
L’HOMME, se retournant brusquement. - Comment savez-vous cela ?
LA FEMME. - Je vous ai dit que je savais tout de vous. Vous devriez vous calmer et vous asseoir, nous avons à parler.
L’HOMME. - Vous… (Un temps.) Vous êtes du genre qui insiste… Et visiblement, vous n’avez d’autre activité dans la vie que d’emmerder le monde.
LA FEMME. - Ne devenez pas grossier. C’est tellement en rupture avec ce que vous écrivez et cette image, surfaite d’ailleurs, dont vous êtes tellement soucieux.
L’HOMME. - Que savez-vous de mes soucis, de mon image et de ce que j’écris ? Arrêtez ! Arrêtez avec vos airs entendus. Je vous le redis pour la dernière fois, je ne vous connais pas.
La femme reste impassible, comme si elle ne l’entendait pas, toujours très calme.
LA FEMME. - Ce que je sais ? (Un temps.) Ce que je sais ? Que vous êtes par exemple très loin de l’homme que vous mettez en scène dans vos romans. On vous croirait Frédéric Moreau alors que vous n’êtes en réalité qu’un insignifiant Pierre Costals. Cynique, calculateur, jouant avec le cœur des femmes, et parfois même avec la vie des autres.
Elle fouille à nouveau dans son sac et sort quelques feuillets pliés en quatre.
LA FEMME. - Tenez, je vais vous lire quelque chose qui devrait vous rappeler des souvenirs… Une dénommée Sarah. Cela vous revient… ?
L’HOMME, hésitant. - Oui, une petite brune compliquée qui ne savait pas ce qu’elle voulait…
LA FEMME. - Ça, c’est vous qui le dites… Écoutez plutôt : « Monsieur, Ma valse hésitation a maintenant trop duré. Il me faut vous faire part de mes réflexions ainsi que de ma décision finale. »
L’HOMME. - Quelle prétention… !
La femme poursuit sa lecture sans s’occuper de lui.
LA FEMME. - « Cette lettre ne vous fera pas plaisir, mais elle vous permettra peut-être de me juger moins mauvaise que vous ne le pensez. Si j’ai tellement reculé le moment de vous dire tout cela, c’est qu’il n’est jamais facile d’avouer à quelqu’un pour qui on a de l’estime… »
L’HOMME. - Une gamine, compliquée, très jolie au demeurant, petite brune un peu triste, plus à la recherche d’un père que d’un amant…
LA FEMME. - Sûrement vous a-t-elle aimé, elle ! Mais vous avez fini par la lasser, comme toutes les autres…
L’HOMME. - Vous voulez rire ! Elle était effectivement comme toutes les autres : avide de considération, de sorties, de dîners en ville, de s’afficher à mon bras, d’avoir sa photo dans les journaux à scandales… Il m’aurait suffit de claquer des doigts et elle serait revenue ventre à terre.
LA FEMME. - C’est vous qui êtes prétentieux, je dirais même puant… Cette jeune femme est beaucoup plus forte que vous ne le pensez. Elle a eu le cran de vous écrire ces mots… Cette lettre, que vous avez jetée au panier… L’avez-vous seulement lue jusqu’au bout ?
Elle reprend sa lecture. L’homme fait mine de ne pas écouter.
LA FEMME. - « … quelqu’un pour qui on a de l’estime et pourquoi pas une certaine affection, que son passage dans votre vie n’a été qu’un accident dû à une accumulation de circonstances malheureuses. Vous savez comme moi qu’il est des périodes plutôt noires dans lesquelles la présence d’une épaule accueillante vous fait croire à l’ébauche d’un sentiment tendre. La fièvre retombée, on se rend compte que l’on a plongé tête baissée dans quelque chose de trop grand que l’on n’a ni la force ni l’envie d’assumer… »
L’HOMME. - « Trop grand »… pour une fois, le mot est juste !
LA FEMME. - Ne soyez pas ignoble avec elle… C’est une très belle lettre qui quelque part m’émeut.
L’HOMME. - Normal, vous êtes une femme… Vous ne pouvez pas comprendre…
LA FEMME. - Facile ! Trop facile mon cher. Mais vous n’échapperez pas à la fin de la missive… « Voilà ce que je voulais vous dire. Ne m’en voulez pas, je ne suis pas méchante; simplement je veux vous dissuader de croire à quelque chose qui n’existe pas. Nos routes se sont croisées parfois, elles se croiseront peut-être d’autres fois, mais j’en doute, parce qu’elles n’iront pas ensemble… »
L’HOMME. - Ah ! Reconnaissez que ce n’est pas français…
LA FEMME. - Si je n’étais pas en mission, là, tout de suite, je vous traiterais de salaud… « Vous êtes très différent de l’homme que j’aime, ou aimerai au point de vouloir lui donner tout ce que j’ai à donner. Malgré tout, nous pouvons nous revoir, si vous le désirez, mais je vous en prie, en laissant de côté ce sentimentalisme idiot que se croient parfois obligés d’adopter les gens qui se sont “connus”… »
L’HOMME. - Laissez-moi deviner. Oui, c’est vrai, je n’ai pas lu cette lettre jusqu’au bout. Je n’ai pas que cela à faire. (Un temps.) Et je parie que le mot “connus” est entre guillemets…
LA FEMME. - Oui. Comment aurait-elle pu l’écrire autrement ?
L’HOMME. - C’est d’un convenu…
La femme reste imperturbable. Elle poursuit sa lecture. L’homme est nerveux, agité, mais intrigué.
LA FEMME. - « Dans cette histoire je ne regrette qu’une chose, c’est de vous décevoir en n’étant pas celle que vous rêviez… Je vous embrasse amicalement. »
L’HOMME. - Pas « celle que vous rêviez… », mais « celle dont vous rêviez… » !
LA FEMME. - Arrive un stade où il n’est même plus question d’être odieux, ni méchant… Mais meurtrier. En avez-vous seulement conscience… ?
L’HOMME. - Conscience de quoi ? D’une petite conne qui essaie désespérément de récupérer un amour déçu? Cette lettre n’est en rien une lettre de rupture, mais une perche tendue… (Silence.) Et puis, après tout, un aigle n’attrape pas de mouches…
LA FEMME. - Aquila non capit muscas… On connaît… Vous n’avez donc rien compris… Mais ce n’est pas grave. La question n’est pas là. C’est une belle lettre, non ? Vous ne pouvez pas nier qu’elle écrit bien…
L’HOMME. - Une gamine je vous dis… Elle devait avoir dix-sept ou dix-huit ans quand je l’ai rencontrée…
LA FEMME. - Possible… Mais vraisemblablement d’une maturité supérieure à son âge. Je pense qu’elle a cerné le personnage. Vous ! Ou plutôt celui que vous jouez en permanence… Je dis qu’à dix-sept ans, ce genre de lettre de rupture dénote d’un talent, d’un talent certain même… Le vouvoiement a quelque chose de désuet, une forme de sensualité mais aussi de respect… Cette jeune fille était trop bien pour vous, vous qui détruisez tout sur votre passage, même l’aspect poétique ou romantique des choses les plus simples…
Il éclate d’un rire humiliant. Et s’approche progressivement du canapé, son verre à la main.
L’HOMME. - Que savez-vous du talent ? Ce ne sont que des mots mis bout à bout, des phrases certes joliment tournées. Vous n’allez tout de même pas comparer mon œuvre…
LA FEMME. - Et voilà… On y revient sans cesse…
L’HOMME. - Mais bien sûr… ! J’y suis. Ça y est, j’ai tout compris ! Vous êtes un critique, une journaliste sans foi ni loi qui cherche à me piéger pour publier un article dans une de ces gazettes à quatre sous, dans une feuille de chou de province peut-être… Tous les coups sont permis pour pondre de la copie… Même, si je comprends bien, fouiller dans mes poubelles et retrouver de vieilles missives rédigées par des gamines en mal de sensations fortes. Quel pouvoir, quel moment jouissif que d’écrire une lettre de rupture en vouvoyant le destinataire. Quelle frime vis-à-vis des copines. Cette lettre a dû faire le tour de la cour de récréation… Publiez-la, mais publiez-la donc, elle est plus à mon avantage que vous ne l’imaginez! Et puis, il est vrai qu’il est plus simple de pirater un auteur que de comprendre une œuvre … Je vous préviens, vous ne m’aurez pas. À partir de cet instant, je ne répondrai à aucun de vos sarcasmes.
Il s’assoit sur le bord de la table basse et lui tourne le dos.
LA FEMME. - J’en doute… Et vous divaguez, mon cher Maître. (Un temps.) C’est ainsi que vous aimez que l’on vous appelle, n’est-ce pas ? Recalé deux fois à l’Académie française, mais aucune pudeur… Cette lettre n’est pas destinée à être publiée. Je voulais simplement vous démontrer que nous savons tout de vous. Vous faire prendre conscience que le moment est venu de faire un retour sur vous-même. Contrairement à ce que vous pensez, cette lettre n’a pas fait le tour de la cour de récréation… Cette lettre a été écrite dans un moment de désespoir, avec un espoir de réponse… Avez-vous au moins accusé réception ? Non ! Rien… (Un temps.) Une de perdue… (Un temps.) Pourtant vous paraissiez tenir à elle. Mais elle, elle résistait à votre jeu malsain et ambigu… C’est comme cette pauvre petite bonne : ne l’avez-vous pas renvoyée parce qu’elle refusait de vous appeler “Maître”… ? Elle n’a pas compris. Gentille fille pourtant, parlant mal le français, certes, mais dévouée. Savez-vous ce qu’elle est devenue ?
L’HOMME. - C’est pour me parler de cette pimbêche que vous m’envahissez ? Peut-être êtes-vous sa sœur, ou qui sait, sa maîtresse… ?
LA FEMME. - C’est une manie, vous voyez des amants et des maîtresses partout… Nous n’aborderons sûrement pas le thème de votre sexualité assez particulière, je dirais même débridée, celle d’un homme qui aurait une tendance naturelle à prendre ses rêves pour la réalité… Limite mythomane… Mais passons, ce n’est pas le sujet… Nous n’en avons malheureusement pas le temps. Le sujet serait d’ailleurs inépuisable… Tous les hommes et les femmes ne pensent pas qu’à cela, vous savez… Quant à moi, j’ai adoré les hommes. Et je vous ai déjà demandé de ne pas tomber dans la vulgarité. C’est trop facile! Non, je ne suis pas venue vous parler d’elle. Je sais que le fait qu’elle soit tombée malade à cause de vous n’est pas de nature à vous arracher le moindre soupçon de compassion. Ni qu’elle n’ait plus la possibilité de nourrir sa pauvre mère en raison même de votre suffisance et de cet orgueil démesuré qui vous étouffe…
L’HOMME. - Arrêtez, je vais pleurer !
LA FEMME. - Seriez-vous à ce point cruel ?
L’HOMME. - Mais je n’en ai effectivement rien à faire de cette gamine inculte, qui ne savait que déranger mes papiers et bouffer mon oxygène. Une petite gourde… L’autre aussi… Comment dites-vous qu’elle s’appelait ? Sarah ? Idem, même combat… Des gamines, je vous l’ai dit, qui croient que c’est arrivé sous prétexte qu’elles alignent quelques phrases malhabiles sur une feuille de papier. Écrire ce n’est pas cela…
LA FEMME. - Chassez le naturel… Pourquoi êtes-vous gratuitement méchant ? Vaniteux, prétentieux, arrogant ? Et je sais ce que vous allez dire : vous allez me faire le coup de “la douleur et de la nécessité d’écrire”, du “don de soi”…
L’HOMME. - Tout juste ! Je constate avec plaisir que vous connaissez mon œuvre…
LA FEMME. - Oubliez pendant quelques minutes ce personnage odieux que vous êtes, arrêtez de jouer ce rôle inqualifiable… Vous souvenez-vous des premiers textes que vous écriviez ? Quel âge aviez-vous ? Dix-sept, dix-huit ans ? Le même âge qu’elle en quelque sorte… Était-ce parfait ? Je n’en mettrais pas ma main à couper… Vous souvenez-vous du premier texte vraiment élaboré ? Je le connais. Vous étiez en convalescence, au sanatorium, en Suisse, suite à votre tuberculose… Qu’en avez-vous fait de ce texte ? Sûrement l’avez-vous détruit, de peur qu’il ne soit publié, avec ses imperfections, qui, somme toute, sont normales quand on débute… Non, je sais, vous l’avez détruit parce que vos parents ne voulaient pas entendre parler d’écriture, de poésie, de romantisme… Ils vous désiraient notaire, avocat, voire fonctionnaire ou militaire… Un point en votre faveur : vous avez bravé les interdits… Vous avez été jusqu’à la rupture totale et définitive. Vous n’êtes même pas allé à l’enterrement de votre père… C’est dire ! C’est votre choix. Et il est respectable, quoi que vous en pensiez, et quoi que vous pensiez de mon argumentation… Chacun sa vie… ! Mais vous n’avez pas le droit de nier le talent d’autrui, surtout si au même âge vous ne faisiez pas mieux…
L’HOMME. - Mais cela suffit ! Qui êtes-vous à la fin ?
Il se lève et la toise, menaçant. Elle ne bronche pas, très sûre d’elle.
LA FEMME. - Je suis celle qui sait. Je suis en mission.
L’HOMME. - Un agent secret maintenant… Cette scène est surréaliste…
LA FEMME. - Ne le prenez pas comme cela. Cessez d’être constamment en représentation. Je suis celle qui sait. Tout simplement. Une preuve ? D’ici dix secondes le téléphone sonnera. Ce sera celle que vous aviez au bout du fil, juste avant mon arrivée. Et savez-vous ce qu’elle vous dira ? « Je te quitte, tu ne m’intéresses plus… » Mais elle ne le fera pas encore. Elle vous menace pour tenter de vous récupérer. Elle ne sait pas que c’est trop tard…
L’HOMME. - Qu’est-ce qui est trop tard ? Allez-vous parler clairement à la fin ?
La sonnerie du téléphone retentit.
LA FEMME. - Ah ! Qu’est-ce que je vous disais. C’est elle… !
L’HOMME. - Sûrement pas ! (Il décroche nerveusement.) Oui. Ah ! c’est toi… Encore toi. Je… (Il écoute, puis raccroche.)
LA FEMME. - C’était elle, n’est-ce pas ?
L’HOMME. - Je… (Il est pensif puis se reprend.) Non, non, c’était une erreur…
LA FEMME. - Je ne le pense pas. Que vous a-t-elle dit ?
L’HOMME. - Cela ne vous regarde pas.
LA FEMME. - Elle vous a dit qu’elle vous quittait parce que vous ne l’intéressez plus.
L’HOMME. - Oui… D’accord. Et qu’est-ce que cela prouve ?
LA FEMME. - Vous voyez, j’avais raison. Quand je vous dis que je suis celle qui sait…
L’HOMME. - Mais je ne vois rien du tout, ce n’est qu’une coïncidence.