Catherine, veuve Robbe-Grillet
J’ai traîné l’autre soir ma vieille carcasse jusqu’au Quartier Latin, pour « assister à un cocktail », selon la formule consacrée, en l’honneur des auteurs d’une biographie très « bien reçue par la critique », autre formule consacrée… Surtout pour sortir un peu de ma tanière et constater de visu et in situ que Paris est toujours aussi embouteillée, qu’il est toujours aussi difficile de se garer, et surtout que j’ai encore oublié changer les balais
des essuie-glaces de ma voiture. J’ai sagement écouté les uns et les autres parler des auteurs, mais surtout du personnage central de l’ouvrage pour lequel nous étions conviés, grignoté moult cacahuètes, et discuté avec quelques lecteurs qui hantent les mêmes revues que moi, dont celle-ci d’ailleurs. Paris est un village.
Il y a quelque chose d’assez effrayant à mettre des visages sur des lecteurs, même si au final on écrit pour les autres. Dès lors que le regard n’est plus anonyme, le rapport à l’exhibitionnisme n’est plus le même. Écrire, qui est plus qu’une manie solitaire, devient alors un acte délibérément impudique. Écrire, c’est se vautrer dans la fuite d’une réalité vers laquelle nous sommes sans cesse ramenés. Le « contact » normal avec le lecteur se fait par un intermédiaire, le livre en général, des pages reliées entre elles, mais aussi l’écran du net ou de la télévision, la radio également. Le face à face est déstabilisateur, c’est presque une mise à nu après la mise en danger. Il n’y a plus l’envoûtement de l’imaginaire, du fantasme, du rêve, le propre de l’écrivain, cet univers dans lequel il se réfugie. C’est la réalité à l’état pur. Celle dont il cherche à se protéger. En écrivant d’ailleurs. Le serpent se mord la queue…
J’ai pris congé vers 21 heures, pour rejoindre Delphine qui devait m’attendre pour dîner ; la pluie avait cessé. Et c’est chemin faisant, à la recherche de mon véhicule garé non loin, près du quai Conti, que j’ai fait la rencontre la plus incongrue de mon existence : au milieu d’un passage protégé, une culotte, blanche, comme neuve, en coton, classique, presque banale, là, derrière l’Académie française… À part Jean Dutourd, je ne vois pas quel autre immortel habite dans le coin. Et j’imagine mal Dutourd… Alors quoi ? Un pari de carabins ? Un flirt un peu trop poussé qui aurait mal tourné ? La vengeance d’une blonde ? Une libertine qui l’aurait jetée de la fenêtre d’un taxi ? Non, c’eut été plutôt une guêpière ou un porte-jarretelles. Quoi que… La petite culotte en coton blanc dégage une certaine charge érotique. Vous remarquerez d’ailleurs que j’ai écrit petite. C’est fou comme cet adjectif peut modifier a contrario le sens d’une phrase et donner à voir plutôt qu’à dire : c’est toute la différence entre un petit con (qualificatif méprisant), un con (jugement définitif) et un grand con (presque affectueux)… Ici, idem : si je parle de la petite culotte, on imagine la propriétaire du susnommé sous-vêtement vêtue de celui-ci. Si je dis la culotte, celle-ci (la culotte, pas la propriétaire) peut tout aussi bien être rangée dans le tiroir d’une commode ou sur une étagère. Bref, j’ai été hanté par cet improbable bout de textile tout le trajet du retour, échafaudant mille et une hypothèses.
Et je ne saurai dire pourquoi j’ai pensé à Catherine, comme une évidence, en traversant le Pont de Sèvres, Catherine Robbe-Grillet, et son Journal de Jeune mariée (Fayard, 2004), la période 1957-62, dont elle nous dit que son écrivain de mari n’en savait rien et qu’il ne l’aurait lu qu’avant parution. Du « nouveau roman » je dois bien avouer que je ne comprenais grand-chose, si ce n’est une volonté de casser le champ traditionnel de l’écriture en se débarrassant du réalisme, de la normalité et du naturalisme, en opposition aux grandes machines romanesques du XIXe siècle, Balzac en tête. Les Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Michel Butor, Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, auxquels se joindront plus tard Jean Ricardou et Marguerite Duras, cette « école de Minuit », dérivé du nom de la maison dont le directeur Jérôme Lindon sera le premier à prendre le risque de publier et de fédérer des écrivains inconnus, aux textes déconcertants et à petits tirages, n’étaient pas les premiers : déjà avant eux Proust à sa manière cassait la structure classique de la narration en s’aventurant dans le labyrinthe de sa mémoire, Valéry se demandant comment on pouvait écrire des phrases aussi vaines que « La marquise sortit à cinq heures », et Céline prédisant au romanesque traditionnel des heures sombres s’il s’entêtait à « copier » la réalité.
Bref, je résume. En matière de littérature, de musique et d’art en général, il y aura toujours des expérimentateurs, des avant-gardistes… de génie parfois. Mais que l’on m’autorise à rester vulgairement orthodoxe dans mes choix, voire ringard, je le revendique. Dès lors qu’il me faut l’aide d’un mode d’emploi pour entrer dans une œuvre et y éprouver du plaisir, je baisse les bras. Et je reste persuadé qu’une œuvre est un tout qui doit se suffire à lui-même et s’appréhender sans aide extérieure, si ce n’est parfois, seule concession de ma part, un surplus de culture générale pour le resituer dans son contexte. Le nouveau roman qui revendique la mise en danger du lecteur en lui retirant tous les conforts de lecture est un exercice de style qui m’assomme.
Delphine m’attendait donc pour dîner. Puis je me suis installé sur le canapé du salon pour lire le Journal de Catherine dont je n’avais fait que parcourir quelques chapitres lors de sa sortie. Ainsi donc elle vient de se marier ; elle entame son journal intime en même temps que son voyage de noces. Elle est jeune. Cultivée et diplômée (HEC). Jolie, très jolie même avec un coté Lolita dont elle joue ouvertement. Se dit « vicieuse ». Et a publié un roman l’année précédente, sous le pseudonyme de Jean de Berg, érotique, pervers, cruel même, L’Image, basé sur le voyeurisme et l’exhibitionnisme, de ces jeux érotiques faits de sadomasochisme consenti et recherché, où la victime devient bourreau et au final le soumis devient dominateur et inversement. Classique. C’est surtout une bonne épouse qui aime à se faire fouetter entre la vaisselle et le repassage, enlever sa culotte en présence de l’éditeur Jérôme Lindon (ses descendants apprécieront) et être offerte à des hommes dans le Bois de Boulogne. Bref, une vraie petite femme d’intérieur comme on aimerait en rencontrer plus souvent. Rien ne nous est épargné, des petits tracas de la vie quotidienne jusqu’aux défaillances sexuelles du « maître » du nouveau roman. Nous sommes plus proches du scabreux que du sulfureux, du descriptif froid et parfois cynique que du suggestif torride, dès lors que la cuisson d’un plat de nouilles est placée au même niveau qu’une furieuse fellation, racontée avec les mêmes mots, sur le même ton, et dans le contexte badin d’une conversation banale. Ni voyeurisme ni exhibitionnisme : du journal intime à l’état pur, sans prétention littéraire à la base - bien que Catherine maîtrise l’écriture, c’est indéniable -, seulement raconter son quotidien, avec un coté comptabilité de chaisière lorsqu’il est question d’acheter un manteau de fourrure ou un château, d’avaloirs et de droits d’auteur ou de rideaux dont il faut refaire l’ourlet. C’est ainsi qu’elle passe allègrement des avantages et inconvénients d’avoir des enfants à l’évocation d’une projection privée, comme si elle se regardait vivre et se demandait si c’est bien d’elle dont il est question.
Au-delà aussi de l’amour grandissant d’une Catherine (un peu midinette, et même attendrissante) pour son Alain de mari, épousé presque par inadvertance, voire par confort - qu’en aurait-il été d’ailleurs s’il avait été plombier et qu’ils aient vécu dans une chambre de bonne ? -, c’est dans l’évocation des aventures du nouveau roman et de ses disciples que réside toute la richesse de ce journal intime, son intérêt et son importance ; mais aussi dans la réalité la plus crue, dans cette vérité de l’homme qui induit - mais n’explique pas tout - ses choix éditoriaux, ses postures, son talent. Elle le décrit comme un grand sentimental, refusant la normalité, entre autres chevaux de bataille du nouveau roman. À la lire cela viendrait de sa sexualité (attention : Freud n’est pas loin, tapi dans l’ombre) : « C’est curieux comme Alain lutte contre sa “nature”, et tout ça parce qu’il ne l’admet pas, qu’il assure qu’il n’y a pas de “nature”. S’il assure qu’il n’y a pas de “nature”, c’est en partie parce que la sienne le gêne. Il en convient, quelquefois, dans l’intimité. Le roman sentimental ne lui plaît pas parce qu’il est, lui, excessivement sentimental et la recherche constante du “normal”, la nostalgie du normal, découle justement du fait qu’il ne l’est pas. Je viens d’apprendre d’ailleurs que Proust, lui aussi, avait la nostalgie du normal. Chez Alain, cette négation de l’anormal entraîne celle du drame, en tout cas du drame comme valeur. Et pourtant… il me reproche presque de ne plus considérer nos rapports comme dramatiques. [...] Autre chose bizarre : il m’a dit qu’il y avait coïncidence entre le moment où il a commencé à douter de sa virilité et celui où il a commencé à écrire ; il se demande s’il y a une corrélation et je pense que oui, bien que ce soit tout à fait contraire à ses idées théoriques sur la littérature, celles qu’il a exposées publiquement. » Quéquette blues chez les Robbe-Grillet. L’impuissance au service de la littérature. Il n’est pas le seul. Stendhal en son temps. Mais peut-être trop simple comme explication.
Plus que les fêlures, les échecs, les douleurs qui en découlent, ces éléments très (trop) intimes de vie qui éclairent en partie le pourquoi et le comment de la démarche d’écrire propre à chaque individu, c’est ce type de contradiction flagrante que j’aime chez les écrivains, ces non-dits un jour dévoilés qui engendrent des combats intérieurs, dont on ne sait qui sortira vainqueur, l’homme ou l’écrivain, ni l’un ni l’autre ou les deux, parce qu’en définitive ils ne font peut-être qu’un… Et au final, écririons-nous si nous étions désespérément normaux ?
Plus intéressant aussi que l’évocation d’une sexualité quelque peu débridée, c’est de suivre pas à pas les personnages d’un courant littéraire, et ceux qui gravitent autour, un demi-siècle après, permettant de jauger la pertinence des jugements et des analyses, d’appréhender l’image qu’ils pouvaient déjà véhiculer à l’époque. Et dans ce registre, ces évocations où il n’est plus question d’intime ni d’érotisme, mais du milieu littéraire dans lequel le couple évolue, l’épouse du désormais immortel excelle. Rien de tel pour resituer l’atmosphère d’une époque et ses guéguerres germanopratines.
Tard dans la nuit j’ai reposé sur la table basse le volumineux journal de Catherine Robbe-Grillet. J’ai lu la fin en diagonale, un peu gavé, comme après un trop copieux repas. Ma façon à moi de rendre hommage à son écrivain de mari, même si certains de ses livres me tombent parfois des mains.