L’œuvre ou les manœuvres ?

Rangeant mes tiroirs et les piles qui s’entassent dangereusement sur les bords de ma table, je tombe sur Frédéric Beigbeder qui fit en juin 2007 la une de Lire et de Chronic’art, avec une même question : pitre ou écrivain ? pour l’un, écrivain ou people ? pour l’autre. On pouvait légitimement s’interroger à l’époque sur la stratégie adoptée par Grasset : une montée en puissance jusqu’au Goncourt, comme pour Houellebecq voici deux ans ? Apparemment, certains éditeurs ont enfin décidé de lancer la rentrée littéraire avant l’été, évitant ainsi l’engorgement de septembre, mais donnant aussi aux lecteurs le loisir de lire à une période justement de loisirs.
Beigbeder s’engagea à ne donner que trois entretiens et à ne pas aller parader sur les plateaux TV, affirmant haut et fort qu’il abandonnait tout au seul profit de l’écriture et de la littérature. Je n’en crus pas un mot. Sollicité pour Le magazine des Livres, il accepta que ce support accueillît sa troisième interview, à la condition d’avoir de la place pour s’exprimer et du temps pour répondre aux questions, stigmatisant ces journaux qui pratiquent l’interview express du style « trois questions à » dont le résultat est très loin de la pensée de l’auteur. Rendez-vous fut donc pris dans un café de Saint-Germain-des-Prés et deux heures consacrées aux questions-réponses.

Il me faut admettre qu’au-delà même de ses frasques, le personnage est séduisant, intéressant, cultivé, derrière une apparente décontraction, voire un dilettantisme proche du dandysme. Il a beaucoup lu, assimilé, digéré, même si sa prose est en décalage flagrant avec son érudition. Dommage. De même qu’il tint sa promesse en disparaissant de la circulation sitôt accordés ces trois entretiens. Il n’obtint pas le Goncourt, mais adopta la posture annoncée, gommant peu à peu l’image de touche-à-tout, d’histrion, ou de patachon qu’il traîne depuis ses premiers livres, tout en donnant raison au journaliste de Chronic’art. Le silence et le retrait du monde de l’image ne favorisent pas la vente de livres. 
Il faut qu’un élément attire le regard, suscite la curiosité, une odeur de scandale, une traînée de poudre, un comportement déplacé, une prise de position… Au-delà de son pamphlet imprimé au vitriol, dans une revue à faible tirage, si Julien Gracq n’avait pas refusé le Goncourt, peut-être aurait-il rejoint la cohorte de ces écrivains primés, adulés la première année, oubliés ou négligés par la suite, tandis que ses autres écrits n’auraient peut-être pas acquis la valeur dont ils furent gratifiés par la suite, non pas que ce soit un écrivain surévalué, mais un écrivain dont le coup d’éclat a mis en lumière l’ensemble de son œuvre en devenir.

A contrario, comment imaginer Gracq sur un plateau de télévision, interrompu par le présentateur, portraituré par un quelconque humoriste, agressé par un chroniqueur en mal de notoriété ? Chronic’art s’interroge : « En France, l’écrivain est sans doute le personnage public le plus prestigieux qui soit. En même temps, c’est aussi le plus méprisé par la société du spectacle, le plus mal rémunéré, le plus ridiculisé à la télé, le plus ignoré par les jeunes et le moins écouté dans les débats. […] Résultat : seuls s’en sortent ceux qui ne déparent pas physiquement et sont capables de débiter les mêmes platitudes qu’une actrice de cinéma (Florian Zeller), ceux qui maîtrisent les codes et jouent les pitres (Yann Moix) ou ceux qui n’ont plus rien à perdre et acceptent le ridicule (Philippe Sollers). » Car le paradoxe est là, alimenté parfois par certains éditeurs eux-mêmes, plus soucieux des « capacités » médiatiques, donc télévisuelles de l’impétrant que par la qualité intrinsèque du texte. Et surtout, que le lecteur ne se fatigue pas trop… Pendant ce temps, des pans entiers de la littérature, restent dans l’ombre.

Me revient en mémoire un roman de Christine Arnothy paru en 2004. Pour tout dire, je ne suis pas fan de l’auteur, mais le titre, Une rentrée littéraire (Fayard), et la trame, le monde de l’édition, m’avaient incité à le lire. L’histoire est simple, calquée sur l’obsession marketing de quelques éditeurs de ce pays. Nous ne citerons personne. Ainsi donc, une jeune femme, Géraldine, apporte le manuscrit de son premier livre, un « roman d’imagination » à un éditeur au bord de la faillite et prêt à tout pour sauver sa maison. Il refuse même de le lire, arguant du fait que les lecteurs préfèrent les enquêtes de faits-divers bien sordides et les confessions de vedettes, surtout s’il y est question de viol et d’inceste et qu’au final, la presse people sera susceptible de s’emparer du sujet. Et d’ajouter aussi qu’il est illusoire de s’imaginer publier un livre lorsque l’on n’est pas connu… Il consent finalement à lire le texte si elle accepte d’enquêter sur un crime célèbre. Mais à la condition également que son manuscrit soit scindé en trois, et que soit mis en avant un handicap physique de nature à dynamiser les ventes. Il pourrait même lui obtenir le Goncourt, grâce à une éminence grise du milieu. Finalement, Géraldine enquêtera, mais sur l’éditeur, un piètre industriel du papier, jaloux de ses auteurs, obsédé par le mystère de la création littéraire et par les fondements de l’imaginaire, qualités qu’apparemment il ne possède pas ; comme si Christine Arnothy voulait nous suggérer qu’il n’y a rien de pire qu’un écrivain raté à la tête d’une maison d’édition… Mais ce n’est pas le sujet. Juste un extrait. Durant le Salon du Livre, l’éditeur discute avec un de ses auteurs :

— Votre force ?
— Celle de ne pas se laisser emporter par l’action. Vous savez, il y a des œuvres pleines de tumulte, des écrivains capables de vous sortir un personnage neuf à chaque page. Personne n’en parle. Alors moi, j’ai décidé de créer le vide…
— Vous en êtes donc conscient ?
— Bien sûr. J’ai compris ça dès l’âge de dix-huit ans, quand un journal a recommandé à ses lecteurs un livre considéré comme un pur chef-d’œuvre. Je l’ai acheté. J’y ai cherché un fil conducteur. J’ai eu beaucoup, beaucoup de mal à aller au bout. Pourtant, il comptait peu de pages. J’ai entrevu alors ce mystère : à partir du moment où on n’est pas obligé de lire un livre – qu’on n’en est donc pas esclave –, à lui échoient souvent de somptueuses critiques. Sans doute est-ce d’ailleurs mérité… Je me suis livré à un premier exercice sur une chaise isolée au milieu d’une pièce. J’ai réussi à rédiger vingt pages sur cette chaise… Ce furent mes débuts. Tout devenait possible… Une femme entre dans un salon ; un homme l’y attend. C’est le crépuscule. Personne n’allume…
— Et alors ?
— Au bout de quinze pages de silence, la femme dit : « Tu allumes ? » J’ai eu droit à un superbe papier dans Le Monde et au cours d’une émission télévisée, l’animateur m’a demandé d’une voix haletante : « Alors, il a allumé ? » J’ai dit oui. Moment magnifique !…

Il y a du vécu dans la narration de Christine Arnothy, indéniablement. Et cela pourrait presque remplacer tous les pamphlets sur la question des pratiques littéraires germanopratines. Et c’est ainsi qu’ils sont nombreux ceux qui préfèrent l’ombre aux projecteurs, l’écrit à l’oral, l’œuvre aux manœuvres, quelles qu’en soient les conséquences.

[In Le magazine des Livres 9 - Avril/mai 2008. Photo © Louis Monier]