L’écrivain témoigne

L’affaire vient enfin de connaître un dénouement heureux : Éric Bénier-Bürckel, qui était poursuivi pour le contenu de son roman controversé Pogrom a été relaxé en novembre dernier. Lors de la publication du roman, par Flammarion en janvier 2005, deux directeurs de collection d’un éditeur concurrent avaient dénoncé publiquement son contenu le qualifiant de « vomissement antisémite ». Il lui était reproché une longue diatribe violemment antisémite d’un des personnages secondaires.
 Le ministère public avait engagé des poursuites sur les fondements d’incitation à la haine ou la discrimination raciale, injure à caractère racial et diffusion de message violent, pornographique ou attentatoire à la dignité humaine, accessible aux mineurs. Finalement, la 17ème chambre a jugé que les infractions n’étaient « pas constituées » matériellement.
 Selon les attendus du jugement, « l’intention exclusivement littéraire [de Pogrom] fait obstacle à l’élément moral des infractions ».
Pourtant, les deux détracteurs avaient tiré sans sommation dans un point de vue publié par Le Monde. « Il se trouve toujours quelque jeune imbécile cynique pour écrire de telles pages, de tels livres. On espérait qu’il ne se trouverait plus d’éditeur, du moins ayant pignon sur rue, pour les publier. Ce n’est pas le cas. Comme si l’esprit publicitaire triomphait de toute limite dans la promotion de simulacres de subversion qui touchent à l’intolérable. [...] Ce n’est qu’un livre, dira-t-on ? Non, c’est un viol. » Puis ce fut la déferlante, jusqu’au Premier ministre de l’époque, dénonçant publiquement « ceux qui cherchent à faire applaudir la haine ». Je voulais comprendre. Car le procédé qui consiste à démolir un auteur, tout en accusant son éditeur de vouloir se faire un coup de pub en surfant sur les mauvais sentiments, me semble tout aussi inqualifiable que les propos tenus par l’un des personnages du roman.

J’ai donc lu ce livre. Et je n’y ai vu que la peinture outrancière d’une certaine société qui n’est autre que celle dans laquelle nous vivons, et d’individus que nous croisons tous les matins au bistrot, nous devant notre café, eux entamant leur troisième bière. J’y ai lu cette haine - portée à son paroxysme, il est vrai - que nous possédons tous en nous, plus ou moins enfouie, plus ou moins consciente, ces sentiments que l’immense majorité d’entre nous refoule, par éducation, conformisme, peur du gendarme, peur de Dieu et de l’Enfer, ces croyances qui nous inculquent l’amour du prochain, mais aussi, et surtout, le précepte suprême, le « tu ne tueras point », autant de commandements qui, au-delà de la promesse d’un au-delà tout aussi enchanteur qu’éternel, permettent normalement de vivre en société. Il faut cesser de considérer l’homme comme naturellement bon. Chacun porte en lui le meilleur comme le pire, sa part de Bien comme sa part de mal.
Certes, Pogrom est du sous-Céline, référence « officielle » en la matière. Certes, écrit à la serpe. Mais pas de quoi vouer cet ouvrage aux gémonies, allumer un autodafé en place publique ou aiguiser les ciseaux d’une censure qui ne dit pas son nom. Lorsque deux écrivains, éditeurs de surcroît s’expriment avec une telle violence, nous ne sommes plus dans la critique littéraire, aux deux sens du terme, le compte rendu de livre dans un média (critique journalistique) ou l’approche didactique savante (étude littéraire) mais dans l’appel au châtiment, la damnation et la fatwa réunis. Les lecteurs sont adultes. Ils savent faire la part des choses. Et dix-huit mois plus tard paraissait Les Bienveillantes. Question : pourquoi Littell et pas Bénier-Bürckel ?
Casser le thermomètre n’a jamais fait baisser la fièvre. C’est à la réalité qu’il faut s’attaquer, et non pas à ses manifestations symboliques et symptomatiques. Où alors retirer de la vente Orange mécanique d’Anthony Burgess et American Psycho de Bret Easton Ellis.

Retour à Pogrom et réponse du principal intéressé, quelques jours plus tard, toujours dans Le Monde : « Il semble utile de le clamer haut et fort, puisque certains se sont empressés de faire l’amalgame entre ce personnage et moi : je ne suis pas antisémite. Je suis romancier. [...] À une époque où on rechigne à regarder le Mal en face, je crois que le rôle de l’écrivain est de rappeler à ses contemporains qu’il ne suffit pas de lui tourner le dos ou de le condamner sans appel pour en venir à bout. Si la barbarie choque nos idéaux les plus chers, si elle frappe ce qu’il y a de plus humain en nous, souvenons-nous aussi qu’elle a son berceau dans le cœur humain lui-même et que c’est à cela que la littérature doit s’affronter. »
Fort heureusement, Éric Bénier-Bürckel s’est trouvé un nouvel éditeur, L’esprit des péninsules d’Éric Naulleau, qui publie son dernier ouvrage et s’en explique : « Aujourd’hui la parole est à la défense, à la seule défense qui vaille, c’est-à-dire à la littérature. » Un peu d’abîme sur vos lèvres met en scène un narrateur anonyme qui se dit écrivain, pourchassé par meute de dénonciateurs qui lui reprochent un livre innommable. C’est un torrent verbal, mais aussi et surtout une réflexion sur le Mal, sur ce que nous portons au plus profond de nous ; sur nos difficultés à aimer, aussi. Et au final, Bénier-Bürckel/le narrateur ne font qu’un, un homme, qui, comme disait Sartre, « fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui »
Rien n’est jamais gratuit en littérature : l’écrivain digne de ce nom porte en lui une sorte de sixième sens. Et même s’ils s’entrelacent et se confondent, le réel et l’imaginaire ne sont pour le romancier que des outils destinés à témoigner et donner à voir, à défaut de comprendre ou d’accepter. L’écrivain n’est jamais neutre. Quels que soit le thème, le genre, le sujet, les moyens de l’aborder, il témoigne de son temps, du temps, de la vie, de sa recherche, de son questionnement - il se construit aussi en écrivant -, de lui-même et de l’autre à travers lui. Et j’ajouterai que nous n’avons pas à nous justifier : écrire n’est pas une maladie honteuse. Il faut lire Stephen Vizinczey et ses Vérités et mensonges en littérature (Folio, 4437) : « Les grands écrivains ne sont pas ceux qui nous disent que nous ne devrions pas jouer avec le feu, mais ceux qui nous brûlent les doigts. »

[In Le magazine des Livres 2 - Janvier/février 2007]