L’homme derrière l’œuvre
Littell et « ses » Bienveillantes à toutes les sauces. Tant mieux. Enfin un roman qui suscite débat et curiosité, un roman qui ne se lit pas en deux heures chrono et que l’on oublie sitôt tournée la dernière page, un roman qui a nécessité - et c’est le moins que l’on puisse attendre d’un écrivain - une longue et minutieuse enquête et de méticuleuses recherches. Un roman riche, dense, fouillé, lourd, difficile, qui ne saurait laisser indifférent, un roman dans la veine de ces indispensables livres qui ont traversé les siècles et influencé des générations de lecteurs : Guerre et paix ou Crimes et Châtiment pour ne citer qu’eux. Voici venir un grand écrivain.
Jonathan Littell ne s’est pas déplacé de Barcelone, où il réside, pour recevoir son Goncourt, jugeant que l’écrivain devait s’effacer derrière l’œuvre. Il rejoint les auteurs qui, de par leur comportement, alimentent la chronique quasi récurrente de l’histoire du Goncourt : Céline éliminé au profit de Mazeline, en 1932 (qui se souvent de Mazeline aujourd’hui ?), Gary/Ajar, deux fois primé, les oubliés, Aragon, Butor, Perec, ou encore ceux qui le refusèrent superbement, Julien Gracq en 1951 ou Vintila Horia en 1960. Peu nombreux sont les lauréats de ce fameux prix à le stigmatiser. À ma connaissance, ils ne sont que deux à avoir dansé au bal des ingrats.
Jean Carrière raconte en 1987, dans Le prix d’un Goncourt, sa terrible descente en enfer et la dépression qui faillit le perdre après qu’il fut primé pour L’épervier de Maheux. « Le prix Goncourt est l’archétype de l’arme à double tranchant, et la tâche la plus urgente, pour un écrivain qui l’a obtenu, est de s’en faire blanchir par l’oubli. Mérité ou pas, il jouit d’une fâcheuse réputation dont l’auteur écope avant d’en empocher le bénéfice. [...] Tout un public lui tourne le dos, celui des doctes qui crachent sur le succès, et feuillettent au fond d’obscures officines des auteurs illisibles ou qui concèdent à leurs fidèles trois pages tous les dix ans ; celui des lecteurs floués par les mauvais crus qui déshonorent leur étiquette ; celui des gens qui vous fréquentent et qu’une plume rentrée démange sans relâche. Bref, le prix Goncourt est un gâteau couvert de mouches, et bourré de fèves sur lesquelles on se casse les dents. [...] À peine m’étais-je crédité de ce mérite que j’en décelai le revers : j’étais l’alibi qui confirme l’abus. L’otage d’un jury qui se payait une conduite, une fois tous les dix ans, en couronnant un auteur peu connu, et en l’occurrence chez un éditeur “hors Goncourt”. Mon livre était tout juste bon à jouer les utilités. Je ne l’estimais pas suffisamment pour songer un instant que ces messieurs l’avaient adopté, conquis par ses qualités. »
Pascal Lainé, Goncourt 74 avec La dentellière, n’en pouvait plus de cette société qui réclame d’écrire le même livre à perpétuité. Il met les pieds dans le plat et publie en 2000 chez Fayard Sacré Goncourt, un pamphlet en forme de dialogues à la Diderot, dans le style des Entretiens avec le professeur Y de Céline, cette formidable « interviouve » où Gaston Gallimard en prend pour son grade ; bon joueur, il publiera néanmoins l’ouvrage. « Le cérémonial du Goncourt est établi depuis des décennies. Il a su réunir bien avant la lettre tous les ridicules et concentrer en lui toute la futilité d’une culture dominée par les médias et par les purs effets de mode. Le Goncourt, dès lors, est si bien de notre temps qu’il constitue le point de départ idéal d’une réflexion globale sur une société entièrement vouée aux apparences, sur une humanité tombée dans l’idolâtrie de la réussite immédiate et dans l’esclavage du spectaculaire. Le prix Goncourt est un cas d’espèce où le ridicule, bien loin de tuer, fait vivre, nourrit un romancier, ou du moins son image, jusqu’à la fin de ses jours, sans doute. »
Julien Gracq, au-delà de son inimitable façon de décrire l’attente, son art de lire et de critiquer, aidé de son incontournable pamphlet La Littérature à l’estomac, est lui aussi entré dans la légende pour avoir refusé le Goncourt en 1951 dès que circulèrent les premières rumeurs. Drapé dans un splendide isolement - Jean-Edern Hallier le surnommait «La Mistinguett de la solitude» -, il a gommé l’homme, Louis Poirier, derrière l’œuvre, rien que l’œuvre. Il s’est retiré en ses terres, à Saint-Florent-le-Viel, près de Nantes, sur les bords de la Loire. Là, à 96 ans, il reçoit encore parfois ceux qui souhaitent le rencontrer - j’ai cette chance -, ne parlant pas de lui, ou si peu, mais des autres, de leurs livres surtout. « Nous lecteurs, m’a-t-il expliqué, transférons à un nom, sans y réfléchir, l’attachement qu’en réalité nous avons pour un seul de ses ouvrages, au risque de la plus complète indifférence pour tel nouveau livre de lui dont la publication est annoncée. Pour nous, l’écrivain est achevé parce que nous voulons le conserver comme tel. Les manuels scolaires ne devraient prendre pour base que des livres et non des auteurs. » Idées développées d’ailleurs dans En lisant en écrivant : « La littérature va du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots, rien de plus : le public n’est admis à cet acte d’autosatisfaction qu’au titre de voyeur, et généralement contre espèces - et c’est, je le concède, dans cette affaire, le côté peu ragoûtant. » Une telle conception de l’acte d’écrire ne pouvait que lui faire refuser le Goncourt : pour être en accord avec lui-même, en harmonie avec son immense talent.