Parts d’ombre et de lumière

L’œuvre n’est pas seulement le fruit d’une imagination fertile soutenue par la capacité à mettre des mots en musique : elle est aussi liée à la part d’ombre qui habite chaque littérateur. C’est bien la preuve de l’impossibilité de séparer l’homme de l’œuvre et l’œuvre de l’homme, tant les deux sont intimement imbriqués. Apprécier Céline ne veut pas dire être antisémite. Lire et relire Drieu la Rochelle ne présuppose pas avoir quelques sympathies pour le fascisme. Goûter l’œuvre de Gide n’implique pas de gommer ses turpitudes sexuelles, ni même de les excuser. L’homme est ce qu’il est. Mais ne convient-il pas de prendre les écrivains dans leur globalité, avec leurs défauts et leurs qualités, leur passé et leurs choix, même les plus méprisables, dès lors que c’est ce qu’ils sont qui les amène à créer comme ils le font, à se construire par l’écriture, ces mots qui au final nous édifient à notre tour ?

Ainsi Paul Claudel, exilé intérieur, dont le parcours met parfaitement en relief ces instants magiques et mystiques où tout bascule, du vécu vers un imaginaire qui n’est autre qu’une sublimation du réel, une transmutation de la souffrance de cette culpabilité collective dont nous portons, consciemment ou inconsciemment, chacun en nous, une part, la douleur de cette responsabilité individuelle qui remonte à l’origine du monde, douleur que l’on ne peut ne peut momentanément soulager qu’en se mettant dangereusement à nu par l’acte d’écrire, qui peut tout autant rendre fou que sauver de la folie. La délivrance par le travail et la création… Et ces deux lettres qui lui parviennent le même jour, à la fin de l’été 1917. Il est en poste à Rio, ministre plénipotentiaire au Brésil. Deux lettres : sa femme qui lui annonce la naissance de sa dernière fille, Renée, et Rose, « l’amie » des nuits coupables en Chine, treize ans plus tôt, et avec laquelle il eu une fille, Louise. Elle avait quitté la Chine, enceinte de lui (le savait-il ?), après avoir laissé derrière elle mari et amant, pour, quelques mois plus tard en épouser un troisième… Mais l’amour est toujours là. Les principaux personnages du Partage de midi peuvent alors se retrouver dans l’œuvre de sa vie, Le soulier de satin. Une lettre, une simple lettre, et tout bascule. Le sens d’une vie aussi. En préservant l’essentiel : cette foi inébranlable en Dieu. Et cette culpabilisation jamais éteinte qui irradie toute son œuvre.

Ainsi André Gide, où se lit en filigrane toute la philosophie « terrestre » de l’auteur des Nourritures. Et la famille aussi. Honnie dans sa jeunesse, reconstituée, remodelée selon son goût, bien plus tard, rue Vaneau. Après un séjour inoubliable à Briska, de l’autre coté de la Méditerranée, Gide, qui revient avec ses brouillons, part hiberner à La Brévine, seul, isolé, l’esprit encore fiévreux de l’évocation presque honteuse de ses récentes aventures sensuelles… Il déprime. Là, il écrit Paludes, d’une traite, superbe parabole sur la velléité et l’échec. À la veille de rentrer à Paris, plus tôt que prévu, une lettre à sa mère : « Ah !! la famille ! la famille !! c’est comme le plat de langue d’Ésope, le pire ou la meilleure des choses. Ce sont des maisons trop fermées. Chaque porte qu’on ferme sur soi, pour concentrer la chaleur délicieuse du foyer et rassembler autour de soi les siens, ce sont portes pour empêcher d’entrer les autres, et doubles portes pour empêcher de les entendre y frapper. » Ce qu’il reformulera dans les Nourritures, son autre projets ramené d’Afrique, cri du cœur demeuré célèbre : « Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur »… Gide qui refoule hors de son œuvre la conscience du péché et le sentiment de la réalité du mal. Et pourtant, Gide aborde de front et sans concession la question du démon dans « son » Dostoïevski : « C’est ainsi que, samedi dernier, j’aurais voulu vous expliquer comment c’est avec les beaux sentiments que l’on fait la mauvaise littérature, et qu’il n’est point de véritable œuvre d’art où n’entre la collaboration du démon. Cela, qui me paraît une évidence, peut vous sembler paradoxal, et demande à être un peu expliqué. (J’ai grande horreur des paradoxes, et ne cherche jamais à étonner, mais si je n’avais pas à vous dire des choses tant soit peu nouvelles, je ne chercherais même pas à parler ; et les choses nouvelles paraissent toujours paradoxales.) Pour vous aider à admettre cette dernière vérité, je m’étais proposé d’appeler votre attention sur les deux figures de saint François d’Assise et de l’Angelico. Si ce dernier a pu être un grand artiste, - et je choisis pour l’exemple le plus probant, dans toute l’histoire de l’art, la figure sans doute la plus pure, - c’est que malgré toute sa pureté, son art, pour être ce qu’il est, devait admettre la collaboration du démon. Il n’y a pas d’œuvre d’art sans participation démoniaque. Le saint, ce n’est pas l’Angelico, c’est François d’Assise. Il n’y a pas d’artistes parmi les saints ; il n’y a pas de saints parmi les artistes. »

Par quelle magie, quel miracle, un écrivain réussit-il ce prodige de transmuter le réel et l’imaginaire ? Le travail ; sans cesse sur le métier l’ouvrage renouvelé. Le style, le talent, la sincérité, la monstruosité, l’éthique… Certes. Mais cela ne suffit toujours pas. Il y a la grâce, le génie, sûrement, mais qui sait peut-être aussi, comme le disait Gide, « cette part d’inconscient que je voudrais appeler la part de Dieu »… Cette part de l’intime, du vécu, du ressenti, du moi, de la descente aux enfers autant que de la clairvoyance, l’œil du romancier qui voit et donne à voir l’invisible ; et cette impérieuse nécessité d’écrire qui est à la fois une souffrance et sa sublimation.
Et tout cela me conforte dans l’idée que pour apprécier un écrivain à sa juste valeur, comprendre son génie et s’en imprégner, lire entre ses mots pour s’aider à vivre, il ne suffit pas de fouiller son œuvre de fond en comble, mais sa vie aussi, au plus profond de l’intime. Trouver ce qu’il a puisé en lui, analyser ces tripes qu’il a arrachées pour les poser sur sa table de travail, entre les feuillets noircis des mots de sa pensée. Plus qu’une leçon d’anatomie, c’est à une dissection qu’il nous faut procéder. Car, comme l’écrivait si justement Cioran : « Malheur au livre qu’on peut lire sans s’interroger tout le temps sur l’auteur ! »

[In Le magazine des Livres 3 - Mars/avril 2007]