Retour aux fondamentaux

Définir la littérature en général, et le roman en particulier, que l’on soit écrivain, éditeur, responsable de revue, lecteur, que sais-je encore, revient à l’enfermer dans un cadre normatif, l’affubler de critères, ces oripeaux crasseux qui ne savent que normaliser et conduisent finalement à la standardisation, donc à la répétition. Définir revient à stériliser et donc à castrer.
Certes, je crois savoir ce qu’est un romancier : un type qui invente des mondes parallèles. Et au mieux puis-je dire ce qui n’est pas de la littérature. Je suis capable de dire « j’aime » ou « je n’aime pas », de façon purement subjective, je préfère lire untel plutôt qu’untel, oui, Gracq c’est de la littérature, non Marc Levy ce n’en est pas. Mais où se situe la frontière ? « En réalité, la littérature se niche où elle peut, écrit Sarah Vajda dans Enquête sur le roman (collectif, Le grand souffle, mars 2007) : Roland Barthes préfacier de Vie de Rancé ou essayiste de la photographie dans La chambre claire atteint à la littérature pure en des lieux où l’on peine d’ordinaire à la trouver, de même que dans ce genre éculé et fortement ringard qu’est l’autobiographie, Debord commit un pur diamant avec Panégyrique. Le roman reste l’art de conter une histoire, d’intéresser le lecteur au destin d’inconnus que sa lecture élève au rang d’idéaux types, ces dons à eux seuls ne constituent nullement la littérature. [...] ni catin ni déesse, elle est ce qui surgit au détour d’un artisanat, rien de plus. »

Tout comme je ne sais pas ce qu’est un roman, précisément, à part un parallélépipède rectangulaire, constitué de feuilles imprimées et collées les unes aux autres par la tranche ; l’ensemble sensé raconter une histoire née de l’imaginaire. Si c’est une histoire vraie, c’est un récit ; si le narrateur raconte un fait dont il a été spectateur, un témoignage ; s’il raconte sa vie, une autobiographie… D’aucun ont inventé un nouveau mot, « autofiction », (j’écris « d’aucun » mais en réalité on connaît le coupable : Serge Doubrovsky, en quatrième de couverture de son livre Fils, un récit dont le narrateur porte le même nom que l’auteur) et qui est passé dans le langage courant pour designer une façon d’écrire que Christine Angot n’a pas inventé, Proust, Gide, Céline l’on fait bien avant elle. Tout comme je ne sais pas ce qu’est un bon écrivain, mais je puis dire ce qu’est un mauvais écrivain (en exceptant les choix de certains éditeurs qui me laissent songeur) en empruntant à Jérôme Garcin : celui qui écrit pour de mauvaises raisons. Mais bon ou mauvais, l’écrivain a tous les droits ; le lecteur aussi : celui de ne pas aimer, de le dire, de ne pas lire jusqu’au bout, de ne pas acheter…

La littérature serait là pour démystifier le monde ? Je ne suis pas certain que nous ne vivrions pas plus heureux avec nos illusions. La littérature serait ce truc qui ne toucherait qu’une élite, des élus qui ont le droit de comprendre, capable de lire entre les lignes la définition du monde, l’imminence du chaos, la présence du mal, la mort de Dieu et les règles douloureuses de ma belle-sœur ? Non, plus que « qu’est-ce que la littérature ? » la vraie question, celle qui m’intéresse au plus haut point, est désarmante de simplicité : pourquoi écrire ? D’autant que l’enjeu n’en vaut pas toujours la chandelle : « Car vivre en littérature, poursuit Sarah Vajda, signifie une ascèse dont la nécessité de gagner son pain divertit l’écrivain, jusqu’à lui arracher son œuvre. De cette condition misérable, aujourd’hui, seule une méprise pourrait délivrer l’écrivain, un grand livre étant rarement un livre lisible par tous, excepté dans le cas où, le passage du temps ayant décillé les yeux du lecteur, il devient un classique. Or, les livres ne s’écrivent jamais dans l’intemporel.» On parle autour des livres, mais pas des livres, plus de l’auteur que de l’oeuvre, et en cela les propos de Gracq n’ont pas pris une ride : «L’écrivain français se donne à lui-même l’impression d’exister bien moins dans la mesure où on le lit que dans la mesure où on en parle.» Mais il est vrai aussi qu’un livre n’existe que si l’on en parle : la pire des censures étant de passer son existence sous silence. Reste à trouver le juste milieu. «Il faut revenir au texte, suggère Pierre Jourde dans cette même Enquête sur le roman. Être un peu sérieux, ce qui ne signifie pas se prendre au sérieux. On peut faire de la vie littéraire une chose passionnante, à condition d’éviter à la fois le bavardage promotionnel et l’élitisme de quelques sectes pédantes.»

Parce que je ne comprends rien aux définitions ésotériques, faisant appel à des concepts qui me dépassent ; sûrement ai-je encore quelques lacunes en la matière. Lorsque j’écris, je ne me pose pas toutes ces questions, et encore moins sur l’impudeur de mon acte. J’emploie le « je » sans que ce soit autobiographique, le réel pour en faire de la fiction, des mots tels qu’ils me viennent, puis je laisse mijoter.
Le snobisme à donner à croire que l’on goutte plus particulièrement certains textes obscurs a pris le pas sur cette sensation basique qu’est le plaisir. Lorsque je lis, j’en reviens toujours à ce fondamental : le plaisir, ce frisson qui nous parcours l’échine, ces questions nouvelles qui surgissent une fois l’ouvrage refermé, la frustration de n’en avoir plus, l’envie d’aller piocher dans les autres titres de cet auteur, celle d’en savoir plus sur le personnage, sa capacité à nous faire oublier le temps qui passe tout en nous donnant quelques clés pour supporter ce même temps qui s’écoule.
C’est pour cela que j’aime aussi les écrivains pour leurs défauts, leur armure et les fêlures de la cuirasse. J’aime lire ceux qui m’aident à cicatriser les miennes. J’aime un auteur pour sa capacité à créer une atmosphère, susciter une émotion, faire naître des questions, donner à penser sans rien imposer, avec un style qui porte l’ensemble. Point. Et tant pis s’il y a parfois des lourdeurs, une ou deux maladresses, des clichés : comme en tout, ce sont les imperfections qui exaltent la beauté. N’aime-t-on pas l’autre aussi pour ses défauts et ces faiblesses qui forgent une personnalité ? Le reste, à mes yeux, n’est que branlette de coléoptères. Si j’avais voulu commettre un vilain jeu de mots, j’aurais dit : le reste n’est que littérature…

[In Le magazine des Livres 4 - Mai/juin 2007]